Le personnage de Marianne
Au bout de trois ans, la Révolution rejette le régime monarchique et n'a plus que la ressource de constituer une République. Les représentations étatiques héritées de l'Ancien Régime doivent alors être remplacées.
«Afin que nos emblèmes circulant sur le globe présentassent à tous les peuples les images chéries de la liberté et de la fierté républicaines, la Convention fait sienne la proposition de l'abbé Grégoire. C'est la décision fameuse du 25 septembre 1792 : le nouveau sceau de l'Etat sera une «figure de la liberté «, c'est-à-dire une "figure de la liberté", c’est-à-dire une femme avec un bonnet phrygien. Ainsi, à l'heure de sa fondation, la République française, née de 1792, emprunte son image caractéristique à la Liberté abstraite venue de la lointaine Rome. Cela ne va pas toujours sans quelques difficultés. Quand un graveur veut représenter à la fois la Republique et la Liberté, laquelle des des deux doit avoir le bonnet sur la tête? Après des années de péripéties, le résultat est clair. A l’issue de la décennie révolutionnaire, la femme à bonnet phrygien glisse de la définition d'idée Iuniverselle de la liberté à celle de République française, où le politique et le territorial en viennent à s'associer. Cette nouvelle déesse est l'objet d'un véritable "culte"... dans la partie révolutionnaire de la France. Car, faut-il le rappeler, une autre partie, la plus nombreuse peut-être à l'époque, déteste profondément la République et la combat quand c'est possible.
"La Garisou de Marianno" : une chanson occitane donne un prénom a la République
Pendant ce temps en Languedoc, les badauds s'apostrophent familièrement d'un "Comment va Marianne ?" pour demander comment vont les affaires du temps, la Révolution, le régime en place. Si ces propos sont relatés en français dans les rapports de police qui les signalent sporadiquement, iIs sont en fait tenus en occitan. C'est en effet à l'automne de 1792 qu'apparait pour la première fois le nom de Marianne au sens de la République, ou de la France en Révolution.
D'où vient donc ce fait de langage populaire? Du succès d'une chanson. Bon patriote, c'est-à-dire républicain, le chansonnier d'expression occitane Guillaume Lavabre, un cordonnier protestant de Puylaurens, dans le Tam, fait imprimer une chanson intitulée «La Garisou de Marianno». Il paraît qu'elle se porte mieux, qu'elle a «retrouvé l'appétit», depuis que, le 10 août (c'est-à-dire depuis la prise des Tuileries, alors résidence du roi, au prix d‘une rude bataille), a eu lieu «une mémorable saignée». Qu'un chansonnier, doublement exalté comme militant et comme poète, donne un nom de femme à une entité féminine, passe encore. Que ce baptême corresponde assez bien à une sensibilité collective pour que la trouvaille soit acceptée et se répande dans tout le Midi, on doit l'admettre également.
L’histoire de Marianne a bien failli tourner court en 1799, lors du coup d'Etat du 18 brumaire an VIII, à partir duquel Napoléon Bonaparte amorce le processus d'abolition de la République et de son remplacement par l'Empire. Dès lors, trois systèmes de monarchie héréditaire se succèdent, l'Empire napoléonien de 1804 à 1814, la Restauration avec le drapeau blanc de 1814 à 1830, puis, tricolore à nouveau mais non moins royale, la monarchie de Juillet de 1830 à 1848. Une nouvelle République, la seconde, bien éphémère, réussit à vivre de 1848 à 1852, pour être à nouveau renversée au profit du second Empire qui dure de 1852 à 1870.
Pendant ces trois quarts de siècle, la femme à bonnet phrygien devient une opposante
Symbole de lutte et de protestation, elle signifie république mais aussi et plus souvent, liberté : n'est-ce pas au nom de la liberté que la gauche, qu'elle se dise «libérale», «révolutionnaire», «patriote», «républicaine», «jacobine» - en ces temps lointains, ces valeurs sont, sinon équivalentes, du moins voisines et souvent solidaires -, livre ses batailles de 1800à 1848?
De cette imagerie émerge un chef-d'oeuvre vite devenu un classique de l'art français, La Libené guidant le peuple aux barricades d‘Eugène Delacroix. Femme allégorique dans un rôle réel, celui de combattante entraînant sa troupe à l'assaut, La Liberté porte le bonnet phrygien rouge, elle a la posture véhémente et le torse dénudé - référence à la fois de liberté d'allure et d'héroisation à l'antique. Elle exalte un combat révolutionnaire, celui que le Paris patriote a mené contre Charles X lors des Trois Glorieuses, les 27, 28 et 29 juillet 1830, et dont est sortie la monarchie de Juillet. La Liberté de Delacroix peut d'abord passer pour un hymne à la gloire du régime orléaniste. Mais ce dernier (et d'ailleurs Delacroix lui-même), bientôt devenu conservateur, est effrayé par la violence barricadière de ses origines. Très vite, les orléanistes boudent une oeuvre que l'enthousiasme républicain récupère.
Une nouvelle fois, la Liberté se rebaptise République
Avec la révolution de février 1848, la République redevient le régime officiel de la France.
Un nom de code pour les sociétés secrètes
Il n'est donc pas trop surprenant qu'en 1850 et 1851, les républicains avancés, s'organisant pour lutter contre les gouvernements républicains conservateurs du président Louis Bonaparte et du parti de l'ordre, et recherchant pour leurs communications confidentielles un norn de code pour la République, pensent à Marianne. Ces sociétés secrètes sont en effet nombreuses, et de recrutement populaire, dans un Midi languedocien, provençal, rhodanien, dauphinois, qui passe bientôt au «rouge». A travers ces réseaux révolus clandestins, le vocable Marianne se répand peu à peu hors du pays d'origine, mais de façon discrète.
Marianne, nom des sociétes secrètes, ou nom de la République dans le langage des sociétés secrètes, c'est ce qu'a retenu Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire universel du XIX° siècle, et que tous les lexicographes répètent après lui. Ce n'est pas faux,
mais c'est incomplet : le fait de langage prolongeait lui-même une pratique attestée depuis 1792.
Avec la révolte des ardoisiers de Trélazé, la France entière entend parler de Marianne
Comment ce vocable est-il passé dans les moeurs entre 1851 et 1870? Les sociétés républicaines tentent de résister au coup d'Etat du 2 décembre 1851, mais leur soulèvement, effectif seulement dans le Midi, est réprimé et l'organisation démantelée. Dans ces semaines de troubles, la presse conservatrice la seule à avoir la parole parle plus de la révolte et de ses motivations que de son folklore, et le nom de Marianne n'est guère prononcé.
Mais quelques groupes épars, qui pour des raisons diverses n'ont pas pris les armes en décembre 1851, n'ont été ni repérés ni désorganisés. Celui des ouvriers ardoisiers de Trélazé, dans le Maine-et-Loire, tente sa chance en 1854. Et cette fois, dans l‘immobilité totale de la vie politique sous l'Empire autoritaire, l'émeute isolée des ardoisiers angevins fait événement.
Et ce n'est pas par hasard si c'est précisément au lendemain de cet épisode que paraissent les premiers pamphlets pobtiques républicains - celui, par exemple, du Berrichon Felix Pyat, futur communard -où le nom de Marianne est donné à la République.
Le double visage d'une identité nouvelle
Le prénom a désormais changé d'échelle, ou de registre. Il est passé du Midi à la France entière, et de l'usage populaire à l'usage lettré. Il appartient maintenant au vocabulaire national. Le souvenir des luttes, des symboles et des mots de la seconde République est encore plus vivant sous Napoléon III que le souvenir de la première ne l'avait été sous Charles X ou sous Louis-Philippe. La République personnifiée se rencontre en paroles (la "grande République - montrant du doigt les cieux" dans Châtiments de Victor Hugo), et aussi en images. Un discret petit commerce de figurines de terre cuite permet aux convaincus d'avoir chez eux la déesse à bonnet phrygien, même si on lui rend prudemment le nom de Liberté, moins provocant toutefois que celui de République.
En 1870, la République, qui renaît définitivement, possede à la fois sa panoplie d'emblèmes, son prénom et ses deux faces. Elle retrouve naturellement la conjoncture de 1848 : l'extrême-gauche radicale et révolutionnaire, qui se soulève et instaure la Commune de Paris, lutte sous un déferlement de déferlement de bonnets rouges, tandis que les plus modérés, futurs maîtres de la troisième République, couronnent les bustes de sages lauriers. [...]
La femme à bonnet phrygien se voit donc désormais partout, sur les pièces de monnaie ou sur les timbres-poste, objets de maniement constant. On ne la remarquera bientôt plus, à force d'habitude. Dans les mairies, que le citoyen ordinaire connaît, bien qu'il n'y pénètre qu'épisodiquement, l'attention est plus forte. Le buste, la Marianne, signifie régime républicain, avec ses connotations sympathiques : la démocratie locale, le droit de vote, le suffrage universel, le droit tout court, toutes valeurs auxquelles les Français, de droite comme de gauche, sont très attachés.
Marianne, née Liberté devient peu à peu République française
La sculpture de rue, toujours riche en allégories sous la troisième République, a multiplié les monuments civiques et les architectures significatives. On voit des femmes de pierre, solennellement drapées, au fronton, en façade ou sur le perron des palais nationaux, des tribunaux, ou des mairies de grandes villes; on en voit qui tiennent compagnie, sur son socle ou au pied du socle, au '<grand homme> statufié; on en voit même qui, entourées de soldats mourant ou combattant, constituent l'effigie centrale d'un monument aux morts pour la patrie. Or, dans ce dernier cas, il est assez èvident que la femme qu'entourent les soldats est la patrie, c'est-à-dire la France. Mais si, comme il arrive quelquefois, de façon minoritaire sans doute mais point exceptionnelle, cette femme-patrie est coiffée d'un bonnet phrygien, force est bien d'en conclure qu'elle est susceptible de glisser d'une traduction de la République à une traduction de la France.
Ce fait, même s'il n'est longtemps qu'une virtualité à la réalisation sporadique, est fondamental. Il est sur une pente sémantique qui peut l'amener à signifier la France tout, court, ne serait-ce que pour ceci : la France tout court s'est identifiée depuis 1870 avec cette scène la République française, puisque les chances qu'elle redevienne empire ou royaume n'ont cessé de diminuer. Bien entendu, il subsiste toujours des sculpteurs, et d'autres plasticiens, pour représenter la France sans bonnet phrygien - généralement un casque de type Minerve. Mais le bonnet s'est trouvé si bien naturalisé par l'histoire que la tentation était inévitable de s'en servir pour identifier la France face à l'étranger. Il ne cessait pas pour autant de signifier la république face à la monarchie.
par
Maurice Agulhon et Pierre Bonte,
Marianne. Les visages de la République
Providé
par Vincent de PHILY
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