3.
Les anglicismes dans le français du Québec
3.1
Notion d’anglicisme
« Un anglicisme est un mot, une expression, une construction ou une acceptation
que l’on emprunte, légitimement ou non, à la langue anglaise. » Le Colpron – Le
nouveau dictionnaire des anglicismes
Parmi les anglicismes, les
emprunts directs sont les plus faciles à identifier, par exemple, football, shampoing
(ou bien shampoo), etc. Ils sont déjà admis depuis
longtemps dans la langue française et même aux dictionnaires académiques.
Parfois, l’emploi d’emprunts est légitime si l’on n’a pas l’équivalent en
français, mais il s’avère incorrect lorsque le français en possède déjà un.
Ici, nous étudions surtout les «faux amis » et les « calques » qui sont plus
difficiles à déceler, et qui posent toujours des problèmes à l’évolution du
français québécois.
Les
faux amis sont les anglicismes de sens. Ils consistent à ajouter un sens nouveau
à un mot français sous l’influence de l’anglais, c’est-à-dire les mots qui ont
l’air français mais sont en réalité du sens anglais. Par exemple, « J’ai fait
une application à un poste de téléphoniste », plutôt que « J’ai fait une demande
pour un poste de téléphoniste ».
Les
calques sont des mots et expressions traduits littéralement, tels que « prendre
sa chance » ( to take a chance) au sens
d’essayer, de risquer, et « être gradué » (be
graduated) au sens d’être diplômé. Les calques sont plutôt dangereux parce
qu’ils sont créés au détriment des règles syntaxiques du français.
3.2
Pourquoi les anglicismes ?
Dès
son existence, le Québec est déjà un îlot francophone dans une mer
anglo-saxonne, et la langue française a malgré tout continué de se développer.
Après la Conquête britannique et la signature du Traité de Paris en 1763, la
province du Québec s’est trouvée coupée de la mère patrie. Avec les nouveaux
administrateurs, les militaires et les gros commerçants anglophones,
l’Angleterre désirait angliciser sa colonie. Le contact quotidien des Québécois
avec leurs conquérants anglais a ainsi laissé une marque évidente sur leur
langue. D’innombrables anglicismes ont pénétré le français parlé et écrit de
cette époque. Les emprunts à l’anglais ont surtout envahi la langue juridique,
la langue du travail et du commerce.
Pour préserver la foi du
peuple, l’Eglise du XIXe siècle ne favorisait pas les contacts entre le peuple
québécois et le conquérant, si bien que l’anglais dominait l’administration,
l’industrie et le commerce, tandis que le français devait se limiter dans la
famille et à l’école. « Les vocabulaires techniques vont donc imposer le lexique
anglais avec succès puisque l’on ne connais pas l’équivalent français » (Tétu de Labsade, 1990 : 89)
Au XXe
siècle, l’Angleterre et l’Amérique du Nord ont connu un grand essor industriel,
et par conséquent les secteurs d’activités importants de la colonie (comme le
droit, la politique et les affaires) ont été passés aux mains des gens qui ne
parlaient que l’anglais et qui méprisaient les habitants francophones, ce qui a
aggravé le phénomène d’anglicismes. D’ici, le français a traversé une période
d’anglomanie, pendant laquelle il était envahi de termes anglais, et on ne le
considérait que comme une langue romantique et non pas une langue liée aux
progrès technologiques ou aux milieux des affaires. Le français du Québec,
résistant et persistant toujours, a ainsi perdu une partie de ses vocabulaires
malgré soi.
Actuellement, la présence de la
langue anglaise est de plus en plus envahissante. La raison en est d’abord le
développement de mass média (Ce mot provient aussi de
l’anglo-américain !) : radio, télévision, presse imprimée, livre,
ordinateur, Internet, etc. Ceux qui touchent la vie quotidienne des Québécois
en diffusant inévitablement et rapidement des anglicismes. Et plus, le marché
du Québec est inondé de marchandises provenant des Etats-Unis, et leurs
appellations américaines passent toujours dans la langue populaire. Il y a
aussi une raison de survie : les employés sont obligés d’apprendre
l’anglais pour gagner leur vie sous la direction des employeurs anglophones. ( RIOUX, 1974 )
3.3 Des
exemples
3.3.1
Six catégories d’anglicismes
Anglicismes
|
Equivalent français |
|
1. Anglicismes
sémantiques |
|
|
édition finale |
édition dernière |
|
sauver de l’argent |
épargner |
|
patate |
pomme de terre |
|
profiter de l’opportunité |
profiter de l’occasion |
|
bureau de l’information |
bureau des renseignements |
|
un logement de 5 appartements |
5 pièces |
|
Etes-vous confortable ? |
Etes-vous à l’aise ? |
|
2. Anglicismes
lexicaux |
|
|
bill |
addition |
|
hello (au téléphone) |
âllo |
|
make-up |
maquillage |
|
un ordinateur portable |
un ordinateur portatif |
|
top |
maximum |
|
3. Anglicismes
syntaxiques |
|
|
arriver en temps |
arriver à temps |
On n’a pas été permis d’y aller |
On ne vous a pas permis d’y aller |
|
l’homme que j’ai parlé avec |
l’homme avec qui j’ai parlé |
|
Ne pas dépasser ce véhicule quand
arrêté |
quand il est arrêté |
|
Dépendant de ce que vous voulez
faire, ... |
Selon l’intention que vous avez... |
|
Concernant votre demande, ... |
Au sujet de votre demande, ... |
|
4. Anglicismes locutionnels |
|
|
aller en grève |
faire la grève |
|
avoir un mot |
se disputer |
|
être dans le même bateau |
être dans le même cas |
|
boîte à mall |
boîte
aux lettres |
|
char-palais |
voiture de luxe |
|
être dans l’impression de |
avoir l’impression de |
|
laisser savoir |
faire savoir |
|
On est combien loin de la
grand-route ? |
à quelle distance |
|
5. Anglicismes
phonétiques (peu nombreux) |
|
|
chèque prononcé tchès |
|
|
pyjama prononcé pydjama |
|
|
slogan prononcé slôgun(e) |
|
|
6. Anglicismes
graphiques |
|
|
example |
exemple |
|
Mrs |
Mme |
|
7 à 9 AM, 4 à 6 PM |
7 à 9 h, 16 à 18 h |
3.3.2 Les « Faux amis » et les « Calques »
Anglicismes |
Equivalent français |
|
|
1. Faux amis |
||
|
sous-marin |
sandwich |
|
|
réaliser |
prendre conscience de |
|
|
2.
Calques |
||
|
l’année académique |
l’année scolaire |
|
|
faire une application |
faire une demande d’emploi |
|
|
maller une lettre |
poster une lettre |
|
|
mettre en nomination |
mettre en candidature |
|
|
une tarte au coconut |
une tarte à la noix de coco |
|
|
canceller un rendez-vous |
annuler un rendez-vous |
|
3.4 Le
joual
On
ne peut pas parler du français québécois sans parler du « joual » (prononcé cheval),
un parler populaire utilisé dans la couche inférieure du Québec. Il est mélangé
de mots anglais et de vieux français qui donne un goût auditivement déplaisant.
Au début du XXe siècle, la
plupart des gros industriels
étaient unilingues anglais, et leurs mains-d’œuvre étaient des ruraux qui
ne connaissaient que le français rural, donc on a « créé » ce langage qui
servait d’outil pour s’exprimer.
Après la Révolution tranquille, c’était une période où tout le monde rejetait un
passé dont il était peu fier, et des puristes ont nommé ce langage « le joual »
et l’ont décrit comme un parler informe, populaire et anglicisé. On qualifiait
même ce joual « d’absence de langue ». « C’est un langage plus près de l’animal
que de l’homme », comme le décrivit La Presse en 1973. Ces puristes se sont donc
lancés dans une guerre aux anglicismes et aux régionalismes dans le but de
« purifier » la langue, et le français de Paris est devenu la norme des français
du monde entier.
Il
semble que cette guerre ne s’est pas encore définitivement terminée parce que
les œuvres sur cette question ne manque pas jusqu’à aujourd’hui.
4.
La lutte pour sauvegarder la langue française
Toute l’histoire de la langue française du Québec montre une lutte incessante
pour assurer la survie du peuple francophone de la seule province française du
Canada. Pour les Québécois, la langue française est une arme de combat et un
symbole de libération de leur société.
4.1 La
lutte contre les anglicismes
Au
cours des siècles suivant la Conquête britannique, les anglicismes menacent
toujours le français du Québec. Face aux anglicismes, les Québécois sont sans
doute les défenseurs les plus résolus de la langue française. Le français de
France n’arrête pas de s’enrichir de mots anglais tandis que le rejet des
anglicismes fait clairement partie de la norme du français au Québec.
Les stratégies que le Québec a
appliquées dans leur combat consistent à :
1. Franciser les mots anglais : On voit des
mots anglais comme « scratch » (égratigner) devenir « scratcher » pour se
conformer à la conjugaison des verbes du premier groupe.
2. Remettre en usage des mots moins usuels ou
tombés en désuétude : On remplace le mot « parking » par « stationnement », le
mot « shopping » par « magasinage » , et le mot « pressing » par « pressage ».
3. Créer les néologismes français : On utilise
« restovite » pour « fast-food », « stylisme » pour « design » , et « vacancettes » pour « week-end ». (Tétu de Labsade, 1990)
Voici quelques exemples des anglicismes et leurs équivalents en français donnés
par l’Office de la langue française du Québec :
|
À éviter |
Forme correcte |
|
appointement |
rendez-vous |
|
avoir un argument avec |
avoir une discussion avec |
|
la balance d’un compte |
le solde d’un compte |
|
bureau des directeurs |
conseil d’administration |
|
céduler une réunion |
prévoir une réunion |
|
la personne en charge |
la personne responsable |
|
période
d’entraînement |
période d’essai |
|
gardez la ligne |
ne quittez pas |
|
il me fait plaisir de |
j’ai le plaisir de |
|
non applicable |
sans objet |
|
Quelle est votre occupation ? |
Quelle est votre profession ? |
|
deux par cinq |
deux sur cinq |
|
sauver du temps |
gagner du temps |
4.2 La
lutte au niveau juridique
A partir des années soixante du
XXe siècle, la société québécois commence à refuser son statut de minorité, et
la position de leur langue passe de la phase défensive à la phase offensive. On
appelle cette période « l’époque des lois linguistiques ». Plusieurs lois ont
été validées, par exemple, la loi 63 (Loi pour promouvoir la langue
française au Québec, 1969), la loi 22 (Loi sur la langue
officielle, 1974) et la loi 101 (Charte de la langue française,
1977)
En
juillet 1960, le Parti libéral du Québec prit le pouvoir et entreprit la
réalisation de son programme sous le thème « C’est le temps que ça change ».
Commença alors ce qu’on appelle la Révolution tranquille. Les événements
de la Révolution tranquille projetèrent à l’avant-scène la question
linguistique, et « l’époque des lois linguistiques » la suivit. Depuis le début
des années soixante-dix, le français du Québec a beaucoup évolué dans le sens
d’une certaines standardisation ; le vocabulaire du Québécois moyen s’est
considérablement enrichi et les anglicismes ont aussi diminué. La victoire
électorale du Parti québécois en 1976 marquait un tournant décisif dans la
politique linguistique du Québec : elle a assuré la prédominance
socio-économique du français et a tempéré le processus d’assimilation et de
minorisation des francophones.
5.
Conclusion (Remarques personnelles)
Le
français du Québec est différent de tous les autres français du monde. Ce n’est
pas un français régional, puisque le Québec n’est pas une région de la France,
mais un français national. On veut dire qu’il est du même statut que les autre
français.
Le
français du Québec est une langue bien particulière, surtout avec les archaïsmes
et les anglicismes dans son vocabulaire. Cette particularité n’existe pas sans
raison : la province du Québec dispose, elle-même, d’une histoire, d’une
situation géographique et d’une condition économique bien particulières.
On
évalue toujours le français du Québec sur la base du français de la France, mais
ce n’est pas correct, parce que ce dernier est une norme externe qui a progressé
d’une manière différente. Les « redresseurs de torts » linguistiques critiquent
souvent cette langue, tout en ignorant les faits que cette langue a connu une
évolution extraordinaire, et qu’elle répond, sinon parfaitement, au moins
correctement aux besoins spécifiques de la société québécoise.
Pendant des siècles, les Québécois ont tout fait pour sauvegarder leur français,
même plus activement que les Français. Ce qui évoque toujours des réflexions. Un
critique canadien a dit que la langue d’une nation a pour fonction
l’enregistrement de l’histoire et la réalisation de la tradition de cette
nation. Dans ce sens, la langue n’est pas seulement un outil de communication,
mais la base de l’existence d’un peuple, un système sans lequel la culture d’une
nation ne peut pas se montrer différente des autres.
Pourquoi, avec 400 ans
d’éloignement de la mère-patrie, 400 ans au contact des cultures anglaise et
américaine, les Québécois ont pu préserver un langage propre : le français
québécois ? C’est parce qu’ils savent bien que la perte de leur langage signifie
la perte de leur identité, et même le dépérissement de la seule province
française de l’Amérique du Nord.
Aujourd’hui, le français québécois est écrit, chanté et célébré. Au moment où
les autres villes du Canada regrettent de ne pas pouvoir se différencier des
villes américaines, le Québec, par son français, fait aux visiteurs remarquer
facilement son style original au premier contact. « C’est-notre-langue-à-nous »,
comme dit Léandre Bergevon. Mais, pour ma part, il faut encore faire du long chemin pour
soutenir et améliorer la position de cette langue.
Bibliographie
1. Tétu de Labsade
(Françoise), 1990, Le
Québec : un pays, une culture, Québec, Editions du Boréal
2. RIOUX (Marcel), 1974, Les Québécois, France, Editions du Seuil
3. WALTER (Henriette), 1998, Le français
dans tous les sens, Paris,
Editions Robert Laffont
4. PRULHIERE (Claude), 1974, Québec ou Presqu’Amérique,
Paris, Librairie François Maspero
5. COLPRON (Gille), 1970, Les anglicismes au Québec, Ottawa,
Librairie Beauchemin Limitée
6. BERGERON (Léandre), 1980, Dictionnaire de la langue québécois,
Montréal-Nord, Léandre Bergeron & VLB Editeur
7. 程依荣, 1999, 《法语词汇研究》, 广州, 中山大学出版社
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